À l’approche de la saison des pluies, les gares routières et aires de voyage de N’Djaména affichent complet. Elles sont prises d’assaut par des centaines de travailleurs saisonniers venus des provinces, impatients de regagner leurs localités d’origine pour lancer les travaux champêtres. Arrivés dans la capitale, N’Djaména, au début de la saison sèche, ces jeunes s’étaient insérés dans divers petits métiers : domestiques, cordonniers, blanchisseurs, aide-maçons, marchands ambulants, vigiles ou encore serveurs.
Quotidiennement, des vagues de véhicules chargés de passagers et de bagages quittent la ville. Du parc de Karkandjié dans le 5ème arrondissement au marché de Dembé dans le 7ème, en passant par la sortie sud de Walia (9ème arrondissement) et la gare de Tacha Moussoro dans le 8e arrondissement, le constat reste le même. L’effervescence atteint son paroxysme en fin d’après-midi, moment privilégié pour les grands départs.
Autour de ces points d’embarquement, le secteur informel tourne à plein régime. Sac au dos et besace en bandoulière, Gédéon, la trentaine résolue, négocie fermement sa place à l’arrière d’un pick-up. Une fois l’accord conclu, il s’installe aux côtés d’une dizaine d’autres voyageurs. Depuis novembre dernier, le jeune homme officiait comme serveur dans un bar de la place pour un salaire mensuel de 25 000 FCFA. « Dans mon village, la saison a repris depuis un mois. Je dois impérativement rentrer pour défricher mon champ d’arachides. J’ai mis de côté tout le nécessaire pour le labour », confie-t-il.
Pour Gédéon, ce va-et-vient est devenu la norme pour une grande partie de la jeunesse rurale. Ils rallient la capitale pour économiser durant la saison sèche, puis retournent à la terre dès les premières précipitations. Cependant, il déplore le fait que certains succombent aux mirages de la vie urbaine et choisissent de rester : « Une fois installés à N’Djaména, certains refusent de repartir et finissent par basculer dans la précarité ou la délinquance. Ce n’est pas une bonne solution. Il faut toujours garder un lien avec la terre natale. »
Dans un midibus en partance, Nodji s’apprête à faire le même voyage. Employée de maison depuis trois ans, elle rentre chaque hivernage pour prêter main-forte à ses parents. Penchée à la fenêtre, elle glisse ses dernières recommandations à sa jeune sœur, restée sur place. « J’ai initié des tontines et d’autres petites activités ici. Si nous rentrions toutes les deux, je perdrais le fil de mes affaires à mon retour », explique-t-elle.
À la gare de Tacha Moussoro, Moussa, un adolescent de 15 ans employé dans une gargote, s’apprête lui aussi à rejoindre son village. S’il préfère taire le montant de sa rémunération, il reconnaît que cette expérience urbaine a été un tremplin : « Je dois me marier cette année. Ce travail m’a permis de constituer une petite épargne. Je rentre définitivement pour m’installer et cultiver mes terres. »
Ce reflux massif de main-d’œuvre laisse un grand vide à N’Djaména, perturbant le quotidien des ménages, des ateliers et des commerces. Pour de nombreux employeurs et restaurateurs, la transition est délicate, car retrouver des employés de confiance prend du temps. « Notre ménagère vient de partir. Il va falloir s’adapter à une nouvelle recrue dont on ne maîtrise pas encore les habitudes », témoigne une habitante du quartier Ndjari.
Sur le terrain, la tendance se confirme. À la gare de Walia, Mahamat, un rabatteur local, observe ce phénomène cyclique : « Chaque année, à la même période, le flux de voyageurs vers les provinces du Sud explose. Tout le monde rentre avec un seul objectif : préparer la terre. »


