À N’Djamena, un nouveau phénomène social prend de l’ampleur dans les lieux de regroupement et les espaces de détente : la sollicitation intempestive. Sous couvert de détresse ou de simple courtoisie, de nombreuses jeunes filles transforment l’interpellation des passants en un véritable système de harcèlement monnayé, brouillant les pistes entre solidarité et opportunisme.
L’image est devenue banale, presque systématique. Que ce soit aux abords des centres commerciaux, dans les stations-service ou dans les halls de certains hôtels de la capitale, le scénario se répète. Une jeune femme s’approche, le ton est poli, le regard parfois fuyant, parfois insistant. Le prétexte varie : un problème de transport, un besoin urgent pour un parent malade ou, plus simplement, une demande directe pour « boire un jus ».
Ce que l’opinion publique qualifie désormais de « bordellerie déguisée » n’est pas nécessairement lié à la prostitution au sens classique du terme, mais s’y apparente par le caractère transactionnel de l’interaction. Ici, la marchandise n’est pas toujours explicite ; c’est le temps, l’attention et la tranquillité des citoyens qui sont mis à prix.
Pour beaucoup de gérants d’établissements, cette présence est devenue un frein à l’activité économique. « Certains clients finissent par déserter nos terrasses parce qu’ils ne peuvent plus passer dix minutes sans être interrompus trois ou quatre fois », confie un responsable de cafétéria au centre-ville.
Le phénomène soulève une question éthique complexe. Dans un contexte économique marqué par la vie chère et un chômage des jeunes persistant, la frontière entre la mendicité de survie et l’exploitation de la pitié est devenue poreuse. Si certaines de ces jeunes filles sont réellement dans le besoin, d’autres ont érigé cette pratique en une véritable stratégie de gain facile, exploitant les codes de la pudeur et de la générosité tchadienne.
Cette forme de harcèlement de rue crée un climat d’insécurité sociale. L’insistance de certaines sollicitations, qui virent parfois à l’impolitesse lorsque le passant refuse de céder, ternit l’image de la jeunesse et fragilise le principe même de la solidarité.
Face à cette prolifération, le débat s’installe. Faut-il une intervention des autorités ou une prise de conscience collective ? Si la réponse sécuritaire semble difficile à mettre en œuvre pour des actes qui restent souvent à la limite de la légalité, l’éducation et la création d’opportunités réelles pour la jeunesse restent les seuls remparts durables.
En attendant, les N’Djamenois varient entre agacement et résignation, témoins d’une mutation sociale où la dignité semble parfois s’effacer devant l’urgence du quotidien, fût-il déguisé.


