À N’Djaména, l’accès au centre de santé public du carré 9, dans le quartier Dembé, relève désormais du parcours du combattant. Totalement enclavée au milieu des étals, la structure sanitaire est devenue presque invisible. L’allée principale qui y mène est en permanence disputée entre les minibus, les commerçants ambulants et les boutiques de fortune. Pour franchir le seuil de l’établissement, les usagers doivent se frayer un chemin à travers une foule compacte.
La situation logistique est critique : l’accès est totalement impossible pour les ambulances. Même la plaque de signalisation indiquant la présence du centre de santé est masquée par les commerces environnants. À l’intérieur de la cour, seules quelques motos de patients et du personnel parviennent à se garer. À ce chaos visuel s’ajoute une pollution sonore permanente. Entre les vrombissements des moteurs, le bruit des moulins à grain et la musique des discothèques environnantes, les malades doivent endurer leurs souffrances dans un vacarme incessant.
Conséquence directe de cet enclavement, la fréquentation est en chute libre. « Les patients arrivent au compte-goutte », déplore un agent de santé. Faute de visibilité et de sécurité, le centre de santé de Dembé ne fonctionne plus qu’en journée. Le service de nuit a dû être suspendu.
« À cause de l’insécurité, il nous est impossible de travailler la nuit. Une sage-femme, venue pour une urgence nocturne, a été agressée par des bandits non loin du centre à son départ. Ils lui ont arraché son sac contenant ses effets personnels et de l’argent », confie une source interne.
Cette criminalité dissuade les patients de s’y rendre après le coucher du soleil. Le site est devenu la cible de vols à répétition. « Les cambriolages sont récurrents. Même en laissant un simple récipient dans la cour, il disparaît. Malgré la présence d’une sentinelle, des individus s’introduisent la nuit en défonçant les portes pour piller le matériel », ajoute ce même agent.
Le voisinage avec le marché complique jusqu’à la gestion de l’hygiène publique. Détruire les dispositifs médicaux usagés sur place est devenu source de conflits. Dès qu’une fumée s’élève de la cour, les commerçants envahissent l’espace sanitaire, accusant le personnel de brandir un risque d’incendie pour le marché. « Nous sommes contraints d’entasser les déchets ordinaires et de payer des prestataires pour les brûler ailleurs. Seuls les aiguilles, seringues et bandes sont détruits sur place grâce à de petits incinérateurs », explique la source médicale.
Même les campagnes de vaccination de masse, indispensables contre des maladies comme la rougeole, se heurtent à l’hostilité des commerçants, y compris lorsqu’elles sont organisées devant le domicile du chef de carré. « Les échanges sont parfois très houleux. Nous sommes obligés de négocier fermement pour libérer l’espace et pouvoir vacciner la population », regrette un infirmier.
Face à cette cohabitation impossible, la direction du centre tente d’alerter les autorités depuis plus de six ans. Des correspondances ont été envoyées successivement au chef de district, au délégué sanitaire de N’Djaména ainsi qu’au ministère de la Santé publique pour réclamer une délocalisation d’urgence, mais toutes ces démarches sont restées vaines. Cette paralysie isole un peu plus la structure. « C’est difficile pour les partenaires humanitaires ou sanitaires de nous rendre visite, car le site est inaccessible », regrette un responsable.
Pour les riverains, le constat est amer. Ce quartier, autrefois paisible, abritait une forêt, une école et ce dispensaire. « Lorsque le marché a été déplacé de son ancien site pour être installé ici, il a tout étouffé : les écoles, le centre de santé et même le bureau de poste », témoigne un habitant du carré 9. Un étalement agressif qui, selon le voisinage, commence désormais à grignoter les concessions privées environnantes.


