L’inauguration récente du Pont de la Refondation à N’Djaména, qui connecte désormais les quartiers de Chagoua et Walia, a été unanimement saluée comme une réussite essentielle pour le désengorgement de la capitale. Au-delà de sa fonction pratique, cet ouvrage est également devenu, sur le plan symbolique, une ancre visible jetée dans la promesse politique la plus ambitieuse du Tchad contemporain : la « Refondation ». Ce terme a pris une ampleur inédite à l’issue du Dialogue National Inclusif et Souverain (DNIS).
Le Tchad est aux prises avec une géographie implacable : sans accès maritime ni liaisons ferroviaires structurantes, son enclavement est souvent cité comme le principal frein à son émergence. Malgré plus de trois décennies d’exploitation pétrolière, une ressource qui aurait dû être un puissant levier de modernisation, le pays affiche un déficit d’infrastructures sidérant.
Le Pont de la Refondation est une réalisation louable pour N’Djaména, mais il a paradoxalement mis en lumière l’état critique du réseau routier national. Pendant que le chef de l’État lors d’une descente inopinée a sommé le ministère des Infrastructures à s’attaquer à l’axe Djermaya-Massaguet, des artères vitales pour l’économie nationale notamment l’axe Kélo-Pala-Léré, Mongo-Aboudeïa-Amtiman, ou celles du Wadi-Fira et d’Ati, sont soit dans un état de dégradation avancée, soit carrément impraticables.
Ces axes routiers ne sont pas de simples voies de circulation ; ils constituent les vaisseaux sanguins de l’économie tchadienne. Leur délabrement chronique entrave le commerce, fait grimper le coût de la vie et, surtout, isole des provinces entières durant la saison des pluies. Ces provinces sont alors coupées des services publics essentiels comme la santé et l’éducation.
Si la « Refondation » politique peut passer par le pardon et le dialogue, elle sera, enfin, jugée par la population sur des réalisations concrètes et équitables. L’enjeu de l’infrastructure dépasse la simple logistique ; il est une preuve tangible de bonne gouvernance et d’équité territoriale. Pour que la Refondation ne reste pas un simple concept politique, elle doit impérativement se traduire par une stratégie d’investissement massif et transparent dans les infrastructures de désenclavement. Un seul pont urbain ne peut suffire à masquer l’urgence d’une politique routière nationale ambitieuse.
La véritable mise à l’épreuve de cette nouvelle ère sera de voir si le gouvernement parvient à concrétiser les infrastructures nécessaires via la mise en œuvre de son Plan National de Développement (PND) “Tchad Connexion 2030”.
La « Refondation » ne sera achevée non pas lorsque tous les Tchadiens se seront serré la main, mais lorsque le pays sera véritablement unifié par un réseau routier fiable et praticable. Pour l’heure, le Pont de la Refondation reste un emblème isolé, posé sur un fleuve de défis non résolus.


