El Fasher n’est plus qu’un cri noyé dans le vacarme des armes. La capitale du Nord-Darfour, dernier bastion civil encore debout face aux Forces de Soutien Rapide (FSR), a succombé le 26 octobre après des mois de siège et d’alertes restées sans écho. Ce jour-là, les miliciens, soutenus par des puissances étrangères, dont les Émirats arabes unis selon plusieurs sources, ont déferlé sur la ville, laissant derrière eux des charniers à ciel ouvert.
Un million d’habitants vivaient jadis dans cette cité ; il n’en restait plus que 300 000 avant l’assaut final. La moitié d’entre eux a pu fuir, les autres ont disparu dans le fracas des bombes. Pourtant, depuis des mois, les comités de résistance d’El Fasher – ces collectifs citoyens nés de la révolution de 2018 – tiraient la sonnette d’alarme. Ils publiaient quotidiennement des rapports, comptaient les morts, dénonçaient les bombardements aveugles.
Leurs communiqués décrivaient une escalade méthodique : attaques de camps de déplacés, frappes de drones sur les marchés, exécutions sommaires dans les maisons, hôpitaux transformés en cibles. À Zamzam, Abu Shouk ou Dar Al-Arqam, les obus pleuvaient sans distinction, pulvérisant des civils, des cuisines collectives et des écoles. “Les milices ne tirent plus sur les fronts, mais sur la vie elle-même”, écrivait un comité début septembre.Face à l’abandon, les habitants avaient tenté de s’organiser.
Les “Takaya”, cantines solidaires, distribuaient les dernières denrées aux familles piégées par le siège. Des brigades révolutionnaires locales s’étaient formées, non par idéologie, mais pour défendre les leurs. Les comités lançaient aussi des appels à la communauté internationale : ils réclamaient la rupture des relations diplomatiques avec Abou Dhabi, la levée du blocus, l’ouverture de couloirs humanitaires.
En vain. Les Nations unies, l’Union africaine et la Ligue arabe sont restées muettes, malgré la multiplication des rapports sur l’usage de drones-suicides et d’armes chimiques. Les derniers messages des comités, datés d’octobre, sonnent comme des testaments. “El Fasher est une morgue à ciel ouvert… Nous crions dans le vide”, écrivaient-ils le 14 octobre. Trois jours plus tard : “La faim nous tuera avant les canons.” Puis plus rien.
Le monde découvre aujourd’hui, stupéfait, ce que ces citoyens avaient documenté au jour le jour : la lente agonie d’une ville prise en otage, où l’humanité a été enterrée sous les décombres. L’histoire retiendra qu’El Fasher n’a pas seulement été détruite par les balles, mais surtout par le silence – celui des puissants, celui des institutions, celui du monde qui regardait ailleurs.


